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Olivier REY : critique de la société industrielle et convivialité chez Ivan Illich

Photo du rédacteur: Ecrits de Rome
Ecrits de Rome
il y a 3 heures
8 min de lecture

Mathématicien de formation, philosophe et chercheur au CNRS, Olivier Rey s’est imposé au fil de ses ouvrages comme un critique majeur du culte de la croissance, du progrès illimité et de l’hypertrophie des institutions. Il est notamment l’auteur d’Une question de taille (Stock, 2014) : à rebours des discours dominants, il y interroge, dans les pas d’Ivan Illich dont il prolonge et actualise la réflexion, les effets du gigantisme technique, économique et administratif sur les conditions d’une vie authentiquement humaine. Il revient pour nous sur l’actualité d’une pensée qui n’a peut-être jamais été aussi nécessaire pour comprendre notre époque et proposer des solutions adéquates.

 


Critique de la société industrielle, de l’école ou encore de la médicalisation croissante de nos existences, Ivan Illich est aussi le théoricien d’une forme de société qu’il qualifie de « conviviale ». Que signifie précisément cette notion de « convivialité », qui est parfois comprise dans un sens superficiel ou simplement chaleureux ? L'un des concepts centraux d'Illich est celui d'« outil convivial ». Qu'est-ce qui distingue un outil convivial d'un outil non convivial ?

Commençons par la question de l’outil. Un outil convivial est un outil qui permet à nos facultés naturelles de mieux s’exercer, un outil non convivial est un outil qui nous prive de l’exercice de ces mêmes facultés. Pour donner un exemple : la bicyclette est un moyen de transport convivial dans la mesure où, comme la marche, elle fait appel aux jambes qui nous permettent de pérégriner sur la terre, l’avion est un moyen de transport non convivial, dans la mesure où il nous transporte vite et loin, mais sanglés sur un siège. La technique a commencé par servir de façon merveilleuse le déploiement de nos facultés naturelles. Mais, passé un certain seuil de puissance, elle se met à humilier ces facultés et à entraver leur expression. Si l’automobile, quand elle a fait son apparition, a ajouté une possibilité de déplacement à celles qui existaient déjà, au fur et à mesure qu’elle s’est « démocratisée » l’espace entier s’est trouvé reconfiguré en fonction d’elle. Ainsi, les commerces proches ont disparu au profit de vastes zones commerciales qu’on ne peut rejoindre qu’en voiture : à la campagne, avoir une voiture est devenue une obligation et les jambes, qui nous suffisaient auparavant à accomplir le nécessaire, sont devenues comme impotentes. Le phénomène est général, et une grande originalité d’Illich a été d’étendre le constat à ce qu’on appelle les « services ». Là aussi, un retournement s’est produit : ces fameux services, en se développant hors de toute proportion, dévitalisent les communautés humaines.

Un monde convivial est un monde où les communautés humaines s’épanouissent et fructifient, un monde non convivial est un monde qui détruit les communautés, parce que la vie s’y trouve assujettie à de gigantesques organisations qui les dépassent. Là aussi, nous pouvons prendre un exemple : Illich a été particulièrement frappé, alors qu’il vivait au Mexique, par la promulgation de la loi qui faisait obligation, pour enterrer un mort, d’en passer par une entreprise de pompes funèbres. Lorsqu’on songe que les soins qu’une communauté prodigue à ses morts est une marque immémoriale d’humanité, on mesure la monstruosité de ce qui nous arrive quand nous nous en trouvons dépossédés. Les raisons invoquées pour justifier le passage par des « professionnels » peuvent être recevables – il n’en demeure pas moins qu’un monde où les humains n’exercent plus les missions humaines fondamentales est malade. Un monde non convivial est un monde où il devient inévitable de s’en remettre à des professionnels, des administrations, des structures pour accomplir ce qui devrait être du ressort des individus et des communautés.

 

Ivan Illich insiste souvent sur l'idée qu'au-delà d'un certain seuil, les institutions ou les techniques finissent par produire l'inverse des effets qu'elles étaient censées obtenir : l'école entrave l'apprentissage, le système de santé nuit à la santé, les transports font perdre du temps. Vous-même avez pu insister dans vos travaux sur l'importance de la « juste taille ». Pourquoi la question des limites – qui ne semble pourtant être qu’une question quantitative – est-elle si importante pour comprendre les pathologies du monde contemporain ?

Considérons l’école. Les êtres humains naissent pauvres en instincts, et doivent apprendre des générations précédentes l’essentiel de ce qui leur permettra de s’orienter et prendre leur place dans le monde. Heidegger parle de l’être humain comme d’un être-jeté-dans-le-monde. Il est surtout un être-accueilli-dans-le-monde humain. L’humanité n’aurait jamais survécu à la surface de la terre si tout adulte humain n’était pourvu de la faculté d’éduquer et d’instruire les nouveaux venus. Ce qui s’est passé au cours des derniers siècles, c’est que cette faculté s’est trouvée dans une mesure croissante transférée à un système scolaire, exerçant de plus en plus, en la matière, un monopole radical. D’aide à l’instruction, dans les domaines où elle est particulièrement compétente, l’école est devenue la grande éducatrice et, ce faisant, a dépossédé tout un chacun de ses capacités éducatrices. Il en résulte un système à la fois obèse et de plus en plus incapable de faire face à la tâche immense qu’il s’est arrogée.

Cet exemple est généralisable : il existe partout des seuils, au-delà desquels ce qui avait été imaginé et élaboré pour améliorer une situation se met à lui nuire. Souvent, le bien et le mal d’une chose ne tiennent pas à son essence, mais à sa taille. Quand certaines fins peinent à être atteintes, le réflexe contemporain est d’augmenter les moyens mis en œuvre alors même que, dans bien des cas, c’est le gigantisme des moyens qui est devenu le principal obstacle.

 

La droite française a longtemps regardé Ivan Illich avec réserve, voyant en lui un utopiste. Pourtant, la société conviviale qu'il appelle de ses vœux n’est-elle pas profondément traditionnelle, dans la mesure où elle accorde une place importante aux liens familiaux, aux communautés locales, aux traditions et même à la dimension religieuse de l'existence ?

Parce que, dans les années 1960 et 1970, Illich s’en prenait au « développement » tel qu’il était conçu et imposé, il s’est trouvé rangé par la droite dans la tribu des contestataires de gauche. Dès le début des années 1980 cependant, il est apparu que la pensée d’Illich contredisait les dogmes fondamentaux de la gauche moderne. Par exemple, Illich ne faisait pas des tenants du système capitaliste des conservateurs, mais reconnaissait dans l’économie capitaliste la plus grande machine à laminer le passé et la tradition qui ait jamais existé. Il s’accordait, sur ce point, avec son contemporain Pasolini, qui remarquait que le monde contemporain réclame, pour son fonctionnement, des hommes dépourvus de liens avec le passé. Il « exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur permet d’élire comme le seul acte existentiel possible la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes »[1].

Toute sa vie Illich fut habité par le souvenir de la maison de son grand-père, dans un village de l’île de Brač, au large de la côte dalmate, une maison au plein sens du terme, ancrée dans une vie millénaire qui, cependant, allait bientôt finir : « Je suis de plus en plus convaincu, en vieillissant, qu’il est bon d’être, en pleine conscience, un reste du passé, un survivant d’une autre époque, quelqu’un dont les racines s’enfoncent encore très profondément, des racines qui ne doivent pas nécessairement être scrutées. Je suis conscient de l’énorme privilège qu’il y a à être issu de certaines traditions et d’avoir été profondément imprégné par elles »[2]. L’amnésie culturelle du monde contemporain est telle que des progressistes échevelés purent un temps s’y laisser prendre : ne sachant tout de suite reconnaître ce qui, dans les positions d’Illich, venait de la tradition, ils ont cru un temps qu’il défendait des idées tout à fait neuves.

Au sein de la tradition catholique, Illich a accueilli avec une gratitude particulière l’enseignement de saint Thomas d’Aquin auquel s’accordait, selon ses propres termes, son mode de perception tout entier. « Je me demande si les thomistes seraient d’accord avec moi, mais je crois que le thomisme – ou plutôt Thomas, que j’ai redécouvert grâce à Jacques Maritain – a imprégné ma pensée, ma vie, mon expérience, et que je lui dois cette structure intellectuelle qui m’a permis d’aller de Hugues de Saint-Victor à Kant, et de Schutz – ou Dieu sait quel autre étrange auteur allemand – à Freud, voire de pénétrer dans le monde de l’islam, sans jamais me disperser »[3]. 

 

À l'inverse, Illich a également suscité la méfiance d'une grande partie de la gauche, notamment en raison de sa critique du mythe du progrès et des projets de transformation globale de la société. Il privilégiait en effet l'attention portée à notre entourage ainsi qu’à notre environnement immédiat. En matière écologique, à quelles formes concrètes d'action une perspective illichienne pourrait-elle conduire ?

Lorsque les grandes entreprises de manipulation et de transformation du monde tournent mal, l’idée naît qu’il est possible d’organiser le sauvetage général – comme si ce n’étaient pas la manie du projet, la compulsion à transformer toute idée en programme et en « plan d’action », l’illusion que l’on peut tout « piloter » qui avaient engendré la crise. Il n’y a là qu’une persévération dans l’hybris, et même une de ses expressions paroxystiques, comme si nous étions des Atlas pour porter le poids du monde sur nos épaules. Illich, quant à lui, ne se donnait pas cette carrure titanesque. « Dans la tradition du monde occidental, j’ai carrément choisi, en raison de mes racines, la politique de l’impuissance. J’atteste de mon impuissance parce que je pense (…) qu’il ne nous reste rien d’autre, et aussi parce que, pour le moment, je pourrais démontrer que nous ne pouvons rien faire. Aujourd’hui, la politique focalise presque inévitablement notre attention sur des buts intermédiaires et nous cache ce à quoi nous devons dire NON !… Comme il faut dire non, par exemple, à cette illusion qui consiste à croire que nous pouvons réellement intervenir dans certaines situations »[4].  Illich, tout en invitant à la sobriété, refusait de faire de celle-ci un mot d’ordre, et détestait les appels à la « responsabilité » de chacun d’entre nous pour nous faire adopter des conduites « respectueuses de l’environnement ». « J’objecte contre le fait d’appeler tout cela une activité responsable. C’est sage, c’est judicieux, c’est sensé. Mais de quoi se sent-on responsable ? (…) Le fait d’agir prudemment, vertueusement, appartient à mon existence. Quand je me comporte d’une manière responsable, je m’inscris moi-même dans le système »[5]. Le bon comportement est inspiré par la vertu, la décence, par le sens de ce qui convient, non par la responsabilité envers ce qui nous dépasse. Ce qu’il entendait cultiver en lui-même et avec ses amis n’était pas tant l’impuissance, qu’une renonciation au pouvoir, restituant la perception et le sens de l’ici et du maintenant, en lien avec l’éternité.

 

Enfin, cinquante ans après la publication de La convivialité, diriez-vous qu’Illich fut un visionnaire ?

Héritier comme il l’était d’un monde traditionnel, mais immergé dans le monde de son temps, Illich a perçu avec une particulière lucidité les dynamiques qui façonnent le monde contemporain, et le « cataclysme anthropologique » qui en résulte. Processus qui, pour l’heure, s’impose à chacun de nous. Pour autant, Illich était tout sauf désespéré. Rappelant que le plus grand service que l’on puisse rendre au monde et à ses semblables consiste à changer son propre cœur, il disait aux jeunes gens de ne pas avoir peur d’être une petite chandelle, une lumière que les autres allument dans leur vie.

 

Propos recueillis par Louis Furiet


[1] Lettres luthériennes [1976], trad. A. Rocchi Pullberg, Le Seuil, 2002, p. 91.

[2] D. Cayley, Entretiens avec Ivan Illich [1992], trad. P. Noyart, Bellarmin, 1996, p. 144.

[3] Ibid., p. 203.

[4] Ibid., p. 272-273.

[5] Ibid., p. 351-352.

 
 
 

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