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Rémi BRAGUE : identité, crise et défis de l’Europe

Photo du rédacteur: Ecrits de Rome
Ecrits de Rome
il y a 19 heures
8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 heures


Rémi Brague fait partie des grandes figures intellectuelles de notre temps. Philosophe, spécialiste de la pensée médiévale, professeur émérite à la Sorbonne et à l’Université de Munich, membre de l’Institut de France, il a publié de nombreux ouvrages dans lesquels il interroge les fondements de la Modernité et la place de la religion dans les sociétés humaines. Dans cet entretien, il revient sur l’identité culturelle de l’Europe, la crise qu’elle traverse et les grands défis du temps présent. Nous le remercions très chaleureusement d’avoir répondu à nos questions.

 


Dans votre livre, aujourd’hui considéré comme un classique, Europe, la voie romaine, où vous explorez la singularité de l’Europe, vous insistez sur ce que vous appelez la « secondarité » de notre civilisation – une secondarité dont Rome est, selon vous, la meilleure illustration. Pourriez-vous revenir sur cette idée ?

Revenir sur un livre vieux de trente-trois ans pour sa première édition, et vingt-six pour son édition en poche ? Ne serait-ce pas faire comme ce qui est dit dans la Bible, au Livre des Proverbes : « le chien retourne à son vomi, et le sot à sa sottise » (26, 11) ? En tout cas, il est amusant qu’on continue à le traduire : la dix-septième, en norvégien, vient de paraître.

Certaines cultures sont totalement enkystées dans leur biotope. On en découvre une de temps en temps, en Amazonie ou en Papouasie, et on s’empresse de les isoler, de peur de leur refiler nos microbes, qui les tueraient. Mais qu’en est-il des grandes cultures ? Eh bien, toute grande culture reçoit des autres. Même la Grèce, où l’on voit souvent une origine absolue, le « miracle » cher à Renan.

Mais Rome est l’exemple d’une culture qui, non seulement a su qu’elle tenait beaucoup d’une culture antérieure, à savoir justement celle de la Grèce, mais qui l’a accepté, et même voulu. Les légions romaines avaient pourtant battu les armées grecques, et la Grèce était devenue une province de l’Empire. Malgré cela, les élites romaines ont reconnu la supériorité culturelle de la Grèce et se sont hellénisées. Elles ont appris le grec, leurs poètes ont imité les lyriques grecs, leurs sculpteurs, architectes, etc., ont copié les modèles grecs, etc.

Accepter de venir après…, de descendre de… (ce qui suppose qu’on est plus bas), c’est distinguer ce qui est mien et ce qui est bien – et avoir le courage d’accepter de préférer, quand il le faut, le second au premier.  

 

L’un des principaux éléments constitutifs de l’identité européenne est évidemment le christianisme. Or, dans Du Dieu des chrétiens, vous montrez combien le Dieu biblique ne correspond pas à l’image traditionnelle d’une divinité. En quoi notre Dieu est-il donc si différent des autres ? Et en quoi cela a-t-il eu une incidence sur la forma mentis européenne ?

Vous l’avez dit, le Dieu des chrétiens est le Dieu de la Bible, que nous partageons avec les juifs. Il s’y révèle progressivement. D’abord divinité d’une nation, voire d’une armée (c’est le sens premier de Sabaot), il devient celui de tous les hommes, et même le Créateur. Il ne se contente pas de régner tranquille dans son ciel, mais s’engage dans l’aventure humaine, dès l’Ancienne Alliance, en faisant alliance avec un peuple, Israël, et en marchant avec lui pour le mener hors de la captivité égyptienne. C’est un Dieu libérateur, et lui-même tellement libre qu’il peut transcender sa propre transcendance.

Les chrétiens vont plus loin dans la même direction, puisque pour eux, l’alliance, jamais totalement respectée par les hommes, a été portée à l’incandescence dans la personne de Jésus-Christ. En celle-ci se réalise parfaitement, entre la nature humaine et la nature divine, une alliance sans confusion (Concile de Chalcédoine). Ce modèle a servi aussi entre foi et raison, religion et politique.  

 

Par le passé, vous avez critiqué la prétention de la Modernité d’être née ex nihilo. Pour quelles raisons s’agit-il selon vous d’une illusion ?

Quant à votre première question, je précise que je ne rejette pas ce que les temps modernes ont apporté en fait de science mathématisée de la nature, en médecine, en politique. Je critique en revanche ce que j’appelle, après d’autres, le « projet moderne », celui d’une rupture radicale, d’une table rase à partir de laquelle il faut repartir à zéro.

Je pourrais dire ironiquement que l’ennui de cette façon de voir est que, en fait, la rupture qu’on croit radicale ne l’est jamais assez, en ce sens que, si l’on rejette la partie du passé dont on est conscient, on continue à trimballer avec soi ce qui nous échappe, et qui est souvent le pire.

 

La postmodernité, bien qu’elle rejette toute vérité objective, toute métaphysique, toute vision du bien, n’en est pas moins moraliste, pour ne pas dire moralisatrice : songeons à l’antiracisme, au néo-féminisme, à l’écologisme, etc. Dans votre dernier livre, La morale remise à sa place, vous interrogez justement cette autonomie morale contemporaine. Peut-on vraiment fonder une morale cohérente sans vérité objective ?

Effectivement, nous n’avons peut-être jamais autant croulé sous la morale qu’aujourd’hui. « Vous n’avez pas honte ? » : où n’entend-on pas cette petite musique ? D’une manière générale, j’aurais tendance à penser que la quantité de pression morale qui pèse sur les hommes est constante, mais qu’elle se déplace d’un domaine à l’autre. Au Moyen Âge, le pire était la trahison : c’est Judas, Brutus et Cassius qui sont au plus bas de l’enfer de Dante. À l’époque victorienne, c’était l’inconduite sexuelle qui était tabou. Hier, c’étaient les communistes qui excellaient à vous donner mauvaise conscience : sans le savoir, dès que le prolétariat avait le dos tourné, vous lui extorquiez de la plus-value. Aujourd’hui, c’est en effet le péché contre la Terre. Pensez à l’index levé de l’ayatolette suédoise chère aux media. Ou c’est l’accusation merveilleusement adaptable de « racisme » ou de « quelquechosephobie »,

Plutôt que de dégainer tout de suite la grosse artillerie de la « vérité objective », qui est du ressort de la théorie de la connaissance, si ce n’est de la métaphysique, je commencerais par inviter à prendre en vue le souci parfaitement élémentaire de la survie : celle de la lignée, de la nation, voire de l’espèce. Et à poser la question toute bête : telle ou telle pratique, que les lois la tolèrent, l’autorisent, la recommandent, ou non, promeut-elle la vie ? Ne se pourrait-il pas, au contraire, qu’elle débouche à plus ou moins long terme, de par le simple déploiement de sa logique interne, sur la mort sans phrase ?

 

Parmi les religions qui émergent aujourd’hui en Europe, il en est une au statut bien particulier, puisqu’il s’agit d’une religion à la fois très ancienne mais dont la présence (massive) sur le Vieux Continent est un phénomène nouveau : l’islam. Or, cette présence pose un certain nombre de difficultés. D’après vous, est-ce plutôt l’islam en tant que tel ou le fondamentalisme religieux, que vous avez notamment traité dans Les religions font-elles plus de bien que de mal ?, qui en est la cause ?

Plutôt que le petit livre d’entretiens que vous citez, ce que j’ai à dire sur l’islam se trouve dans le livre plus volumineux auquel j’ai donné exactement ce titre. Si l’on prend ce terme « fondamentalisme » sans jugement de valeur, et au sens qu’il avait lorsqu’il a été forgé, dans les États-Unis des années vingt, il y a donc un bon siècle, le fondamentalisme est essentiel à l’islam. Il désignait alors une lecture de la Bible qui y voyait, directement, la parole de Dieu, sans considérer que l’inspiration passait par des sujets humains qui avaient leurs biais et leurs limitations. Pour l’islam, le Coran a pour auteur Dieu, et surtout pas Mahomet, qui n’a fait que restituer ce qui lui avait été dicté sans y ajouter ou en retrancher quoi que ce soit.

La vraie ligne de démarcation n’est pas entre islam et islamisme, mais entre l’islam, plus ou moins intensément suivi, et les musulmans de chair et d’os. Ce sont eux qui constituent le champ de bataille actuel, entre les Frères musulmans qui, ouvertement ou insidieusement, cherchent à les amener à leur conception de la pratique islamique, et les sociétés occidentales auxquelles ils pourraient, voire souhaiteraient, s’assimiler.

Sur ce point, il faut observer que les changements, non pas tant dans les mœurs effectivement pratiquées, mais dans la législation de nos pays, favorisent puissamment la propagande frériste. Bien des musulmans seraient prêts à accepter de vivre dans une société qui accepte la réalité et se règle sur les principes de la loi naturelle. Les lois dites « sociétales » fournissent aux Frères un argument très efficace pour montrer qu’il n’y a rien à espérer de sociétés, non seulement sans religion, mais capables de nier les évidences de la science biologique. On comprend leur discours : « ouvrez les yeux : ces sociétés sont pourries, attendez que le fruit tombe, mais vivez à part pour vous garantir contre une possible contagion ».    

 

Dans Sur l’islam, vous refusez la naïveté dont font souvent preuve nos élites intellectuelles et nos autorités politiques – et même religieuses… – à l’égard de l’islam. Pourquoi est-il si difficile en Europe de tenir un discours de vérité critique sur cette religion ?

Il y a à cela plusieurs raisons. D’abord chez le grand public, une grande ignorance. Ensuite, même chez les spécialistes, un ensemble complexe de facteurs. Il y a de la naïveté. Il y a un certain « bon-garçonnisme », qui ne veut pas faire de peine aux amis musulmans ; en fait, c’est du paternalisme, un racisme inavoué qui les croit incapables de supporter la vérité. Il y a l’envie de garder des subventions pour ses projets de recherche, de continuer à être reçu en pays musulman. On avait des attitudes analogues chez les slavisants, du temps du « socialisme réel » en URSS. Il y a aussi la peur. Nous n’en sommes pas encore au stade des condamnations à la pendaison par des tribunaux d’État, comme celles de Mahmoud Mohammed Taha au Soudan ou de Faradj Foda en Égypte. Mais il y a déjà des assassinats « privés », comme celui de Samuel Paty. Il y a enfin la propagande largement subventionnée par des pays pétroliers ou gaziers, dont bien des idiots utiles relayent les fumigènes. 

 

Malgré la crise de civilisation que vous décrivez dans vos divers travaux, y a-t-il selon vous des raisons d’espérer encore dans un sursaut européen intellectuel et spirituel ? L’Europe peut-elle encore, malgré la déchristianisation qui la touche, puiser dans le christianisme une forme politique et anthropologique porteuse, comme elle l’a fait si longtemps ?

Je serai en un sens plus cynique. Et je dirai que si l’Europe ne recommence pas à puiser dans le trésor chrétien – pas nécessairement en le sachant, mais il vaudrait mieux qu’elle le sache –, elle cessera d’être l’Europe. Bien sûr, la description géographique et peut-être ethnographique en donnera en gros les mêmes résultats. Mais le ressort qui l’a fait avancer sera définitivement détendu. J’insiste sur l’utilité qu’il y a à être conscient de l’origine de ce qui nous fait nous-mêmes. Pendant deux bons siècles, en gros depuis la « crise de la conscience européenne » (Paul Hazard) à la fin du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XIXe siècle, on a cru que l’on pouvait garder les vertus et les principes chrétiens sans la foi au Christ. Les esprits les plus lucides – je pense en particulier à Nietzsche – se sont aperçus que cela ne tenait pas : avec l’eau du bain, il fallait jeter aussi le bébé.

 

Propos recueillis par Anne Chevallier

 
 
 

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