Pour une véritable ouverture d'esprit
Dernière mise à jour : il y a 2 heures
Notre époque aime à prôner l'ouverture, notamment l'ouverture d'esprit. On ne peut en un sens que s'en réjouir, tout progrès intellectuel nécessitant une telle attitude : par définition, la recherche sincère de la vérité exige de ne pas s'enfermer en soi-même, mais de s'ouvrir au contraire au réel ainsi qu'aux pensées qui tentent, avec plus ou moins de succès, de le saisir et d'en rendre compte.
Pourtant, il faut bien dire qu'à maints égards, cette juste ouverture intellectuelle est aujourd'hui menacée partout en Occident. On évoque de plus en plus souvent ces philosophes ou ces penseurs à qui on ne donne (quasiment) plus la parole à l'Université ou dans les grands media, parce que leur parole déplaît à certains. Mais le problème le plus grave est, selon nous, que l'on se refuse de plus en plus à convoquer ou même à étudier un penseur du passé sous prétexte que ledit penseur aurait eu, au cours de sa vie, des positions discutables ou que l'on ne partage pas.
Pour notre part, nous tâchons de faire nôtre ce mot de saint Thomas : ne regarde pas celui qui parle, mais ce qu'il dit.
En effet, allons-nous cesser de lire Jünger, l'un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle, parce qu'il se livra dans sa jeunesse, comme un certain nombre d'auteurs de sa génération, à une esthétisation fort contestable de la guerre ? Allons-nous cesser d'étudier Pareto, économiste et sociologue reconnu, parce qu'il fut l'une des sources d'inspiration du fascisme italien dont il put dire du bien à la fin de sa vie ? Allons-nous continuer à ignorer Bainville, grand historien et académicien, parce qu'il fut membre de l'Action française, laquelle a mauvaise presse en raison de certains propos condamnables de son chef ? Allons-nous ignorer Julien Freund, grand philosophe du politique, parce qu'il fut proche de la Nouvelle Droite durant le dernier tiers de son existence (à une époque où les intellectuels préféraient généralement le régime de Mao malgré ses soixante-dix millions de morts) ? Ces auteurs ont pourtant des choses à nous dire, respectivement quant à la résistance intérieure au totalitarisme, à la sociologie des élites, à l'histoire de France ou à l'essence du politique.
Il est possible et même bon d'étudier des penseurs dont nous ne partageons pas toutes les positions politiques ou même toutes les idées. On rétorquera peut-être que c'est là une manière de sauver des auteurs que nous apprécions. Mais le principe que nous venons d'énoncer, nous croyons qu'il faut l'appliquer également à ceux dont la "sensibilité" est plus éloignée de la nôtre : ceux-là ont sans doute aussi des choses à nous apprendre si nous prenons la peine de les lire. Aussi n'hésitons-nous pas, en ce qui nous concerne, à citer Rousseau, tout philosophe des Lumières qu'il fut, pour sa critique de ces mêmes Lumières et son éloge de la magnanimité ; Nietzsche, malgré son antichristianisme obsessionnel, pour son analyse du dernier homme ; Sorel, marxiste et théoricien du syndicalisme révolutionnaire, pour son concept de "mythe mobilisateur" ; Illich, qui eut des sympathies maoïstes, pour sa critique de la société industrielle et son concept de "convivialité".
L'on apprend en principe aux jeunes gens, en cours de philosophie, à savoir reconnaître la vérité là où elle se trouve, quel que soit le philosophe qui la professe, et à faire preuve d'esprit critique. Pourquoi n'en ferions-nous pas de même, dans la société, en matière d'idées politiques ? Il ne s'agit certes pas d'être relativiste - bien au contraire. Il ne s'agit pas non plus de tout accepter : les propos injurieux ou calomniateurs n'ont pas leur place dans une société civilisée et n'apportent rigoureusement rien à la pensée - sans parler du fait que, pour un catholique, ils sont contraires à la charité. Mais il s'agit de rendre à César ce qui est à César, pour reprendre la célèbre formule du Christ, c'est-à-dire de reconnaître que tel auteur dit telle vérité lorsqu'il en dit une, ce qui s'appelle faire preuve d'honnêteté intellectuelle.
Toute vérité est nôtre : voilà qui pourrait être la devise des hommes en quête de sagesse. Et voilà qui devrait être a fortiori la devise des catholiques, eux dont l'action a pour fin le règne social du Christ qui est la Vérité même (Jean 14, 6).



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