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Le christianisme, une anthropologie de l'unité

  • Photo du rédacteur: Louis Furiet
    Louis Furiet
  • 1 juil.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours


L’une des attaques les plus mensongères et les plus hypocrites qui aient jamais été formulées par les Modernes à l’endroit du christianisme est celle qui consiste à affirmer qu’il est synonyme de mépris du corps.

Une telle attaque est mensongère, parce que le christianisme est sans doute la religion, et même l’anthropologie qui met le plus en valeur le corps humain. Certes, jamais ce dernier n’est compris par lui indépendamment de l’esprit : car, comme dans la philosophie d’Aristote – dont on peut dire qu’elle est devenue, avec saint Thomas d’Aquin, la philosophie de l’Église –, le corps est perçu comme une matière animée, c’est-à-dire dont la forme est une âme, qui est son principe de vie et qui, chez l’homme, est de nature spirituelle, celui-ci étant capable de concevoir des réalités dépassant la matière. Mais jamais l’esprit n’est compris indépendamment du corps, jamais le corps n’est négligé au nom d’un spiritualisme dévoyé. L’anthropologie chrétienne est, profondément, une anthropologie de l’unité. Ce qui peut se montrer de nombreuses manières.

Premièrement, sur le plan historique, il faut relever que le christianisme s’est toujours opposé aux hérésies tendant à faire de la matière un mal en soi, telles que le marcionisme ou le manichéisme antiques, qui opposaient l’esprit à la matière. La foi chrétienne affirme au contraire la bonté de la création.

Deuxièmement, le christianisme, comme chacun sait, a pour dogme central celui de l’Incarnation (et Verbum caro factum est : et le Verbe s’est fait chair), ce qui a bien sûr une incidence sur la manière d’envisager le corps. Que l’on soit croyant ou non – telle n’est pas ici la question –, il faut admettre que la religion chrétienne accorde au corps humain une éminente dignité, puisqu’il est jugé digne d’être le temple de Dieu.

Troisièmement, le sacrement par excellence de la vie chrétienne est celui de l’Eucharistie, qui consiste en la communion au Corps du Christ. C’est d’ailleurs l’un des points qui, nous rapportent les Évangiles, suscita le plus d’étonnement chez les Juifs.

Quatrièmement, l’un des principaux dogmes chrétiens est celui de la Résurrection des corps, ces derniers étant eux aussi appelés à la béatitude céleste. C’est, nous relate saint Paul, ce qui heurta le plus les Grecs auxquels il prêchait – des Grecs qui devaient être plus platoniciens qu’aristotéliciens. Saint Thomas, pour montrer la dimension rationnelle d’une telle proposition, insistera sur le fait que l’homme n’est une personne complète qu’avec son corps, ce qui signifie que l’état de l’âme séparée du corps (après la mort) est en dehors de la nature humaine, et que la réunion finale de l’âme et du corps est une quasi-exigence au regard de cette même nature.

Cinquièmement, et quoi qu’en disent ses détracteurs, la vision chrétienne de la sexualité est des plus positives – et c’est notamment pour cette raison que l’Église s’est si vivement opposée au catharisme, qui la dépréciait. Si le christianisme fait évidemment le constat des graves impasses auxquelles mène une sexualité débridée (un point sur lequel tous les penseurs de tous les temps se sont toujours accordés, sauf les « intellectuels » de gauche des années soixante-dix – qui, au nom de la liberté sexuelle, en vinrent à justifier la pédophilie elle-même – et les clercs progressistes de ces mêmes années), ce même christianisme estime que la sexualité est en soi belle, lorsqu’elle est ordonnée, c’est-à-dire lorsqu’elle exprime authentiquement le don des personnes. Et c’est précisément parce que l’Église connaît la beauté de la sexualité humaine qu’elle combat avec force tout ce qui la dégrade. Les non-catholiques auront la possibilité de ne pas être d’accord avec telle ou telle position particulière de l’Église en ce domaine ; mais on ne peut accuser celle-ci de ne pas tenir en estime la sexualité.

Sixièmement, l’ascèse prônée par le christianisme est, là encore, fondée sur l’estime accordée au corps : si le corps doit combattre au même titre que l’esprit, c’est parce qu’il est appelé à la gloire avec l’esprit. Le principe mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain) est un principe profondément chrétien.

Septièmement, et ce sera notre dernier argument, le christianisme, qui sait que l’homme est un esprit incarné, donc par nature lié à une terre et à une patrie, a toujours prôné l’enracinement et le patriotisme. Un enracinement dont le catholique Charles Péguy fut le chantre par excellence, lui qui ne cessait d’invoquer la « terre charnelle » et qui allait jusqu’à dire des patries qu’elles étaient le « corps de la cité de Dieu ». Un patriotisme dont sainte Jeanne d’Arc fut l’incarnation, elle qui repoussa les Anglais hors de France et qui, lorsqu’on lui objecta qu’elle se devait d’aimer les étrangers, comme chrétienne, n’hésita pas à répondre qu’elle les aimait chez eux.

L’accusation des Modernes à l’endroit du christianisme est donc bien mensongère. Mais ce qu’il nous faut ajouter, c’est qu’une telle accusation est hypocrite. Car c’est la Modernité qui, au fond, méprise le corps. C’est elle qui se caractérise par un désir d’émancipation à l’égard de la nature et de notre corporéité, envisagées comme des freins à la liberté individuelle. Et c’est en ce sens que le philosophe Olivier Rey a pu qualifier l’époque moderne de « néo-marcioniste » (on pourrait la qualifier aussi de néo-manichéenne).

N’est-ce pas en effet la Modernité qui, comme le remarquait Hannah Arendt, méprise tout ce qui est donné ? N’est-ce pas Descartes, père de la Modernité, qui voulait que la science et la technique fassent de l’homme le « maître et possesseur de la nature » ? Et n’est-ce pas ce même Descartes qui voyait l’homme comme un esprit enfermé dans un corps ? Ne sont-ce pas les prétendus philosophes des Lumières qui, radicalisant la pensée cartésienne, envisageaient l’homme comme une machine (songeons à L’Homme-Machine de La Mettrie) ? Ne sont-ce pas le capitalisme moderne et le marxisme qui réduisent le corps à une force de travail ? Et n’est-ce pas Mai 68 qui le réduisait à une machine à jouir ? Enfin, ne sont-ce pas les grandes idéologies du temps présent qui nient la dimension incarnée de l’homme ? L’universalisme abstrait, qui nie que l’homme ait une terre et une patrie ; l’idéologie du genre, qui nie qu’il ait un sexe ; le transhumanisme, qui nie qu’il ait une nature corporelle s’imposant à lui.

Que les Modernes ne nous parlent donc pas d’un soi-disant mépris chrétien du corps. Car, dans ce monde où l’homme est si malmené, la vérité est que le christianisme est bien le dernier à défendre l’homme, tout l’homme – corps et esprit.

 
 
 

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