Jean-Frédéric POISSON : contre la dictature du Bien


Docteur en philosophie, Jean-Frédéric Poisson est élu en 2013 président du Parti chrétien-démocrate qui deviendra Via en 2020. Il est l'auteur de plusieurs essais, dont le dernier s’intitule La Dictature du Bien (Éditions du Verbe haut, 2026). Nous le remercions chaleureusement d'avoir répondu à nos questions à ce propos.
Vous utilisez le terme de « démocrature » pour désigner la dérive actuelle de notre régime politique. Qu’entendez-vous par cette expression ? Rejoint-elle celle, utilisée par l’essayiste Rod Dreher, de « totalitarisme doux » ?
Par « démocrature », j’entends un régime qui conserve les formes extérieures de la démocratie – élections, pluralisme, État de droit, liberté d’expression proclamée – tout en réduisant progressivement la capacité réelle du peuple à orienter son destin collectif. Le pouvoir ne s’exerce plus principalement par la contrainte visible, mais par l’encadrement des comportements, la normalisation des opinions et la judiciarisation de la vie publique.
L’expression rejoint en partie celle de « totalitarisme doux ». La différence est que le totalitarisme classique cherchait à mobiliser les masses autour d’une idéologie explicite. La démocrature contemporaine prétend au contraire n’imposer aucune vision du monde : elle se présente comme neutre, rationnelle et bienveillante. C’est précisément cette prétention à la neutralité qui la rend difficile à identifier, d’autant plus efficace, et sans doute d’autant plus brutale.
La « dictature », au sens romain du terme, est un régime fort ayant pour fin de rétablir l’ordre. N’y a-t-il pas un paradoxe à rapprocher d’une dictature un régime de plus en plus incapable d’assurer la sécurité ? On songera par exemple aux émeutes du 30 mai dernier, si mollement réprimées… Cette démocrature ne devrait-elle pas être qualifiée d’« anarcho-tyrannie » ?
Il y a effectivement un paradoxe apparent. La démocrature n’est pas un régime fort au sens classique du terme. Elle se montre souvent incapable d’assurer les fonctions régaliennes fondamentales, notamment la sécurité et le contrôle du territoire : un gouvernant peut difficilement concilier les exigences de son enrichissement personnel ou de son maintien aux affaires avec le service de ses administrés. En revanche, elle peut se révéler extrêmement intrusive lorsqu’il s’agit de contrôler les citoyens respectueux des règles, les discours publics ou certains comportements individuels.
C’est pourquoi la notion d’« anarcho-tyrannie », forgée par Samuel Francis, éclaire utilement la situation. Elle désigne un système qui tolère ou subit le désordre dans certains domaines tout en renforçant simultanément les mécanismes de contrôle admi-nistratif et idéo-logique. L’État apparaît alors faible face aux forces qui le contestent, mais puissant face à ceux qui lui obéissent déjà.
D’après vous, la cause profonde de cette « dictature du Bien », c’est-à-dire de cette dictature justifiée par l’émancipation des individus, est la matrice « néo-libérale » : pour quelle raison ?
Le néo-libéralisme ne se réduit pas à une doctrine économique. Il repose sur une certaine conception de l’homme. Il n’est pas une simple évolution du libéralisme, mais un changement profond de logique. Le libéralisme classique repose sur la confiance dans l’individu : libre, rationnel et responsable, qui poursuit son intérêt et contribue, par le libre-échange, au bien commun. L’État a pour fonction principale de garantir les libertés, le droit et la propriété. Né dans la conviction qu’il faut affranchir l’individu du pouvoir arbitraire de la monarchie, il se sert du commerce – et donc du marché – comme principal accélérateur de l’autonomie individuelle.
Le néo-libéralisme opère un déplacement décisif : la confiance n’est plus accordée à l’individu mais au marché. Ce n’est plus l’émancipation du citoyen qui est recherchée, mais celle du marché lui-même, considéré comme capable de s’autoréguler grâce à la concurrence. L’individu devient alors avant tout un consommateur ou un agent économique, dont la valeur se mesure à sa participation au marché. On peut même dire : la « bonne volonté » de sa participation au marché, quitte à raboter ses libertés individuelles ou collectives si cela devait améliorer les performances économiques.
Cette mutation a un coût : la rationalité critique, la citoyenneté et même certaines libertés publiques passent au second plan. Ce qui était un instrument au service de l’homme devient une fin en soi. Là où le libéralisme visait l’autonomie de l’individu, le néo-libéralisme tend à subordonner celui-ci aux exigences de la rentabilité, de la concurrence et de la croissance économique – un individu autonome, déraciné, défini avant tout par ses choix et ses préférences. Dès lors que l’individu devient la seule référence légitime, toutes les appartenances héritées – famille, nation, tradition, religion, culture – tendent à apparaître comme des contraintes suspectes, que l’État néo-libéral doit contenir, ou museler pour atteindre ses fins.
Le néo-libéralisme est-il donc à comprendre comme le prolongement du libéralisme ou comme un phénomène original ? Diriez-vous, comme Jean-Claude Michéa, qu’il correspond à une « extension du domaine du capital » ?
Le néo-libéralisme possède des caractéris-tiques nouvelles liées à la mondialisation, à la financiarisation et aux technologies numériques. Mais il prolonge aussi certaines tendances déjà présentes dans le libéralisme moderne : la souveraineté de l’individu, la méfiance envers les appartenances collectives et la valorisation de l’échange comme principe organisateur de la société.
Sur ce point, l’analyse de Jean-Claude Michéa me paraît féconde. Le marché tend naturellement à étendre sa logique à des sphères qui lui échappaient auparavant : la culture, l’éducation, les relations humaines, voire l’identité elle-même. Il ne s’agit plus seulement d’une économie de marché, mais d’une société de marché dans laquelle tout devient potentiellement objet de calcul, de choix et de consommation, et tout être (vivant ou non) devient potentiellement une marchandise. On est ici très loin des intentions premières du libéralisme, dans lequel demeuraient tout de même, même fragilisées, certaines exigences morales liées à l’ordre naturel.
La crise de la Covid a donné lieu à une forme de renoncement au pouvoir de la part des politiques au profit des médecins et des scientifiques – lesquels peuvent apparaître comme les dernières figures d’autorité dans une société sécularisée comme la nôtre. La dictature du Bien n’aurait-elle pas également une dimension comtienne, « positiviste » ?
Certainement. La crise sanitaire a révélé une tendance profonde des sociétés contemporaines : la substitution de l’expertise à la délibération politique. La science est évidemment indispensable à la décision publique, mais elle ne peut jamais déterminer à elle seule ce qui est juste, souhaitable ou acceptable.
Le positivisme consiste précisément à croire que les problèmes humains peuvent être résolus par les seuls savoirs techniques. Or, la politique porte toujours sur des finalités, des arbitrages et des valeurs. Lorsque ces choix sont présentés comme de simples nécessités scientifiques, le débat démocratique se trouve neutralisé. Le citoyen devient alors un administré auquel il suffit d’expliquer ce qui est bon pour lui.
Cela étant, la crise sanitaire de la Covid a surtout manifesté la capacité du pouvoir politique à manipuler gravement les données scientifiques à son profit.
Le système de crédit social à la chinoise pourrait-il advenir en France ? Notre civilisation européenne, chrétienne et humaniste, n’est-elle pas étrangère à un tel système ?
La France et l’Europe disposent d’une histoire politique, juridique et philosophique très différente de celle de la Chine. Les traditions chrétienne, humaniste et libérale ont profondément enraciné l’idée de liberté personnelle et de limitation du pouvoir.
Cependant, il serait imprudent de croire que nous sommes immunisés contre toute forme de contrôle social numérique. Sans reproduire exactement le modèle chinois, nos sociétés développent déjà des dispositifs de traçabilité, de notation, de surveillance et d’évaluation permanentes.
Le danger ne réside pas tant dans un crédit social centralisé, que dans l’accumulation de mécanismes dispersés qui finissent par produire des effets identiques. La technologie rend possible ce qui aurait été inimaginable il y a encore quelques décennies.
De plus, sans que les Français s’en rendent compte, l’Union européenne déploie peu à peu un ensemble de dispositifs de censure, de rationnement et de contraintes dont la mise en œuvre conjointe revient à une surveillance de type chinois. Donc le problème politique que nous avons aujourd’hui consiste à protéger la France et ses racines philosophiques et spirituelles contre les attaques de l’Union européenne.
Face à la démocratie individualiste dont vous dénoncez la dérive potentiellement dictatoriale, y a-t-il une autre forme de démocratie à proposer ? La démocratie grecque peut-elle encore inspirer aujourd’hui ?
Nous ne pouvons évidemment pas reproduire la démocratie grecque dans des sociétés de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Mais nous pouvons nous inspirer de son esprit. Les Grecs considéraient la politique comme l’affaire de citoyens participant activement à la vie de la Cité, et non comme un simple mécanisme de désignation des gouvernants.
L’enjeu est donc de retrouver une démocratie plus organique, fondée sur des communautés vivantes, des corps intermédiaires forts et une véritable participation civique. Une société démocratique ne peut survivre si elle se réduit à l’addition d’individus isolés. La liberté politique suppose l’existence d’un monde commun et d’un bien commun.
En fin de compte, tout régime politique repose sur une vision de l’homme. Que révèle l’avènement de la dictature du Bien d’un point de vue anthropologique ? Quelle philosophie de l’homme opposer à cette dérive ?
L’avènement de la « dictature du Bien » révèle une profonde transformation anthropo-logique. Derrière le discours de la sécurité, de l’expertise, de la santé publique ou de la rationalité économique se dessine une vision pessimiste de l’homme. L’être humain n’y apparaît plus comme un sujet libre, capable de jugement, de responsabilité et d’autonomie morale, mais comme un individu fragile, influençable, irrationnel et potentiellement dangereux pour lui-même comme pour les autres. Parce qu’il serait incapable de discerner seul le vrai, le bien ou son propre intérêt, il faudrait l’éduquer, le guider, le surveiller, parfois le contraindre pour son propre bien.
Cette méfiance envers la liberté individuelle constitue le point commun entre les différentes figures étudiées dans mon livre : la manipulation des masses chez Bernays, le gouvernement des experts chez Lippmann, ou encore le néo-libéralisme qui remplace progressivement le citoyen par le consommateur. Dans tous les cas, l’homme ordinaire est réputé incapable d’exercer pleinement sa souveraineté. La liberté cesse alors d’être un principe fondateur pour devenir un risque à administrer.
Le paradoxe est que cette vision prétend protéger l’homme tout en le diminuant. En le considérant comme un être fondamentale-ment immature, elle justifie l’extension continue des mécanismes de contrôle. L’individu n’est plus un acteur de la vie politique ; il devient un objet de gestion. La démocratie se transforme en administration, la citoyenneté en conformité, et le bien commun en expertise imposée.
À cette dérive, mon livre oppose implicitement une anthropologie plus classique, héritée à la fois du libéralisme originel, du christianisme et de la philosophie antique. Cette conception voit dans l’homme un être imparfait mais capable de raison, de vertu et de responsabilité. Certes, l’homme peut se tromper, céder à ses passions ou agir contre son intérêt ; mais il ne grandit que par l’exercice de sa liberté. La dignité humaine ne réside pas dans la sécurité obtenue sous tutelle, mais dans la capacité à choisir, à délibérer et à assumer personnellement les conséquences de ses actes.
Ainsi, la véritable alternative à la dictature du bien n’est ni l’individualisme ni l’abandon de toute règle collective. Elle consiste à restaurer une conception de l’homme comme personne libre et responsable, enracinée dans des communautés vivantes, capable de participer au destin commun. Là où la dictature du Bien repose sur la défiance envers l’homme, cette philosophie repose sur une confiance exigeante : l’homme n’est pas parfait, mais il est suffisamment libre et raisonnable pour ne pas être réduit au statut d’enfant, de consommateur ou d'administré. Une société libre suppose précisément d'accepter ce risque de la liberté, car vouloir supprimer tous les risques finit toujours par supprimer la liberté elle-même.
Propos recueillis par Anne Chevallier



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