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La littérature, dernière maison commune

  • Photo du rédacteur: Louis Furiet
    Louis Furiet
  • 2 mai
  • 2 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 mai



Il n’est pas de communauté véritable sans imaginaire partagé. Les hommes ne vivent pas seulement de concepts, mais aussi d’images, de symboles, de récits qui donnent chair à leurs convictions et qui, lorsqu’ils sont cultivés en commun, sont précisément les germes d’une culture commune. Une société qui n’offre à ses membres que des abstractions se condamne à n’être qu’une somme d’individus. Pour qu’un peuple se reconnaisse comme tel, il lui faut des figures auxquelles se mesurer, des histoires dans lesquelles se projeter, des héros qui incarnent ce que chacun devrait être et voudrait être au fond de lui.

Or, la littérature, plus encore que l’histoire, contribue à façonner cet imaginaire commun. L’histoire divise parfois, parce qu’elle tranche et juge. La littérature unit, parce qu’elle élève les âmes. Elle ne demande pas d’adhérer à une thèse, mais d’entrer dans un monde. Elle ne convoque pas seulement la raison, mais aussi la sensibilité, cette part de nous qui se laisse toucher par un geste de bravoure ou une fidélité maintenue jusqu’au sacrifice. Et en France, cette fonction est d’autant plus essentielle que la littérature a largement contribué à forger notre âme nationale. Peu de peuples peuvent se prévaloir d’un tel foisonnement de personnages, de tirades et de gestes fameux.

Notre imaginaire est un royaume où le roi Arthur et d’Artagnan, conduits par Jeanne d’Arc, se battent côte à côte sur le pont Alexandre III pour protéger le jeune Philippe-Pharamond ; où Philinte et Cyrano débattent avec emphase de la nécessité ou non de toujours dire la vérité ; où le docteur Rieux prend la main de Gavroche, endormi sous une barricade, tandis que Tristan demande celle d’Iseult ; où le Petit Prince, assis sur un muret, demande à Jean Valjean ce qu’est un homme juste. Chacun apporte sa vertu propre : la bravoure, la finesse d’esprit, le sens du devoir, la pureté du regard. Et tous ensemble composent une fresque où se reconnaît – parfois sans le savoir – le lecteur français.

Encore faut-il aimer cette littérature, et l’aimer assez pour la transmettre. Cela suppose de lire, de relire, de revenir aux textes comme on revient à une source. Cela suppose aussi que chacun, à sa place, accomplisse son rôle : le professeur en donnant le goût des grandes œuvres, le responsable politique en les défendant et en les promouvant à l’école, les parents en les faisant entrer dans la vie de leurs enfants comme on ouvre une fenêtre pour regarder au loin. Car un peuple qui cesse d’aimer ses livres et ses héros cesse bientôt de s’aimer lui-même.

Raviver cet imaginaire commun n’est donc pas un luxe : c’est une nécessité pour refaire notre peuple. À une époque d’atomisation du corps social, la littérature demeure l’un des rares lieux où les Français peuvent se retrouver. Elle est notre dernière maison commune. À nous de ne pas en laisser les portes se refermer.


 
 
 

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